Il fallait marcher le long de la ligne de Sceaux, parallèle à une rangée de maisons en pierres meulières , dont les petits jardins rivalisaient en fleurs : jonquilles , lilas, roses . Ce chemin là sentait bon la plupart des temps . Et puis en hiver , ce n’est pas grave , on se dépêche …

Je marchais plus ou moins vite selon que j’avais la conscience tranquille ou non .

Avais-je assez étudié tel ou tel morceau ? Est-ce que je comprenais bien l’exercice d’archet qu’ « il » m’avait donnée la semaine ou le mois auparavant . Sera-t-il content de mon interprétation du deuxième mouvement de la sonate ? Devrais-je lui dire tout de suite que je ne pourrai pas venir à la prochaine répétition , il vaut peut-être mieux attendre la fin de la leçon, de peur qu’il ne soit de mauvaise humeur .

Quand j’étais sûre de moi , sûre de mes doigts, de ma sonorité, de mes notes , je courais vers la grande villa à trois étages . Il y avait un portail rouillé, un chemin de cailloux blancs, du lierre sur la façade . Tout en haut , tout en haut , une fenêtre aux volets blancs presque posée à même le toit de tuiles rouges , comme une tête qui dépasse … Je me suis toujours demandée à quoi ca pouvait bien ressemblait là dedans , ca ne devait pas être plus grand qu’un placard … « Il » m’avait vaguement répondu que c’était là qu’il gardait ses partitions , toutes ses partitions … Un trésor …

J’entrais toujours sans sonner , par une sorte de porte fenêtre . Le hall était plein de miroirs , le sol , plein de larges carreaux noirs et blancs . J’attendais . « Il » n’apparaissait jamais tout de suite, jamais à l’heure , mais de temps en temps sa femme descendait pour me rassurer : « Il » arrive, « il est rentré du Japon hier soir , ou de Russie, ou de Washington » et moi souvent de répondre : « oui, moi aussi ». Des fois, c’était l’un de ses fils , à peine plus âgé que moi , mais avec cent ans de plus , au moins . Ils étaient d’une autre époque … Complètement d’une autre époque . Et ils étaient étrangement mous , comme désossés … Je n’arrivais pas à leur serrer la main . Ca me faisait drôle …

Après, je me retrouvais seule . Soit je souriais dans le miroir, soit j’y ressemblais à une condamnée à mort , auquel cas je cherchais au fond de moi tout ce que je pouvais rassembler  pour créer un discours cohérent . Il y avait bien une explication pour le désastre à venir … Une raison valable pour ce manque de sérieux .

Enfin , sur la gauche , la porte à deux battants s’ouvrait sur un salon extravagant , avec un piano à queue, un clavecin ridicule , des pupitres en veux-tu en voilà , une cheminée de marbre, des espèces de fauteuils Louis XV, un bureau napoléonien, des miroirs encore , des chandeliers, des tapis , des petites tables pour le thé , un truc qui envoyait de la vapeur , deux ou trois violons sur lesquels il ne fallait pas s’asseoir , et  Monsieur Lowenguth en pyjamas avec une robe de chambre en soie rouge , cigare aux doigts , faisant des gestes énormes pour m’accueillir en arborant son magnifique sourire derrière sa moustache invraisemblablement argenté . À chaque rencontre mon cœur battait à tout rompre , les cinq premières minutes .

Il me toisait de haut , tirait sur le cigare et puis : «  Alors ma petite, la musique  …Hein ? LA MUSIQUE !!?? » hurlait-il, levant les bras aux ciel … Et moi , tremblante : « Heu ….  ca va … »

« Attend , attend …. Regarde moi dans les yeux … » …Je m’exécutai … Il posait son index sur mon front  et  tapotait… « C’est là , la musique … » …

Aussitôt  il m’arrachait le violon des mains et l’accordait en dix secondes , puis il jouait dessus quelques notes d’un concerto, soufflait un peu la cendre de cigare qui était entrée dans par les ouïes de l’instrument, puis me le rendait « Vas-y mon petit ! Je t’écoute … ». Et j’y allais, soit en enfer , soit au paradis , mais j’y allais .

Dix ans avec lui comme professeur … Nous avons échangé tant de choses , tant de musique , tant de secrets artistiques … Je n’en dirai d’ailleurs pas plus . Ou bien une autre fois …

Nous nous sommes disputés et je ne l’ai plus jamais revu .