Ce que je voudrais exprimer ici n’est pas un savoir totalement objectif mais plutôt une synthèse de ce que j’ai personnellement observé, expérimenté , étudié et vécu en rapport avec l’évolution du clown depuis deux siècles .Un résumé de souvenirs , conjugué à un ressenti actuel  . D’autres apporteraient des interprétations plus “scientifiques” à la question , d’autres encore récrieraient l’histoire pour la faire coller à une sorte d’agenda publicitaire mettant en avant telle ou telle personnalité pour des raisons parfois commerciales , parfois culturelles . Pour ma part , j’ai toujours cherché à réparer de nombreux trous dans le récit pour ne pas perdre le fil de ma propre histoire …

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Mais aborder ne serait ce que  le thème des nez de clowns oblige à l’élargir à des considérations tellement extraordinaires qu’on recule devant la tâche . Il faudrait par exemple en développer l’aspect folklorique voir ethnique et englober ce qui a toujours poussé l’humain à se maquiller ou se déguiser . Énorme programme …
Toutefois, je vais me lancer dans les limites des clowns occidentaux et faire appel à ma mémoire ..

Pour faire très court , les faux nez ont existé aussi longtemps que le masque . Mais pour ne parler que du Cirque et de ses clowns tels qu’on peut encore s’en souvenir grâce aux dessins , gravures et affiches à partir du début du 19ième siècle , on peut deviner les influences  et comprendre comment les maquillages ont évolué . Les clowns de cette jeune époque sont pratiquement tous issus du théâtre de foire du 18 ième siècle , plus ou moins attachés à des grandes familles de saltimbanques , et en ont conservé des éléments de costumes . Puis différentes écoles et cercles de gymnastique sont apparus dès 1840 , et de nouveaux élèves  donc , ont très rapidement été confrontés au monde du cheval á l’intérieur de la piste ou de l’arène . Lorsqu’ils ne se produisaient pas comme figurants ou cascadeurs sur des scènes d’ opéras ou dans des grandes revues de plein air , ils jouaient sous chapiteaux de bois ou encore dans des cirques en pierre , où le cheval régnait ( le spectacle étant un reflet poétique de la collaboration avec l’animal , commune au reste de la société ).

Beaucoup de clowns montaient donc très bien à cheval , de manière comique parodiant les exercices des écuyers du spectacle , souvent des aristocrates .

Mais ils intervenaient aussi , en plus de leur numéro propre , dans les mises en scène de grandes revues  organisées par les directeurs de cirque , tout en développant des reprises , petits numéros musicaux , ou encore de jonglage , d’acrobatie ou de dressage d’animaux (chats , chiens , oies , chèvres , cochons). 67885e2c10cde8ae63c844bc17157c2d

Il faut savoir que les lieux de travail ne manquaient pas pour les artistes visuels , au Cirque comme aux Variétés dès 1830 , sans même compter tout ce ce qui était art dramatique et lyrique , un marché dont l’expansion était fulgurante tant le public s’élargissait grâce à une urbanisation nouvelle et constante . Il suffit de regarder le boulevard du Crime à Paris et sa centaine de théâtres de mime , de marionnettes , de forains , de numéros aériens , de chansonniers , des palais de la danse  etc … etc…
Venus de tous les pays , les clowns parmi les autres artistes avaient un langage physique commun , la pantomime , internationale , et passaient d’une scène à l’autre , d’une piste à l’autre …  Pour certaines familles d’artistes   restées dans la tradition, ce mode de travail fut possible jusqu’à la fin du XXième siècle voir plus difficilement jusqu’aujourd’hui .
La plupart des clowns étaient donc muets , mais certains d’entre eux  parlaient sur la piste lorsqu’ils en avaient le droit ( car les lois sur la liberté d’expression étaient complexes et très changeants en fonction des différents régimes politiques selon les pays et les périodes diverses  à une époque où beaucoup de nations européennes n’étaient pas encore unifiées  au 19 ième siècle .)

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Une sorte de maquillage très contrastée , blanc , rouge et noir avait été héritée d’un brassage de genres comiques anglais , italiens, russes et du pierrot blanc francais .
On peut imaginer que les influences artistiques et vestimentaires s’exerçaient outre de pays en pays mais aussi de personne à personne , devenant des modes dont la durée dépendaient de leur exposition au public . Si je prends Paris pour seul exemple , on peut constater sur les anciennes affiches de cirque que certains costumes et maquillage de clowns ou autres artistes , pouvaient durer une vingtaine d’année , une génération donc, alors que d’autres éléments tels que les perruques rouges à trois pointes , ont caractérisé quelques clowns français et anglais pendant une centaine d’années par exemple , De Grimaldi jusqu’à des clowns peints par Sézanne. Quant au cône du clown blanc , il est le même depuis la nuit des temps ou presque , en passant par le théâtre de tréteaux et la commedia dell Arte pour schématiser , dans toute l’Europe , pour devenir un élément de jonglage des clowns du 19ième siècle , et enfin rester visser sur la tête du clown blanc une fois qu’il avait divorcé de l’Auguste au XXième siècle , jusqu’à aujourd’hui .

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Dans ce contexte , les faux nez étaient utilisés assez tôt (sans doute vers 1870) par des clowns russes alors que les italiens demeuraient toujours maquillés comme au milieu du siècle . Les anglais et les espagnols avaient des tenues plus fantaisistes et mélangeaient des vêtements issus du théâtre populaire combinés à des éléments permettant une aisance physique selon leurs besoins . Un acrobate n’a pas une tenue de musicien ou de dresseur , même s’il est avant tout un clown . D’où la présence ou non de collerette , de ceinture , de nez etc …
N’oublions pas que le cirque est résolument moderne au 19ième siècle , et présente toutes les dernières nouveautés , techniques , sociales , scientifiques . ..
Pour en revenir aux nez , ils se sont baladés également outre atlantique pour être adopter très largement par les clowns américains évoluant sous des chapiteaux beaucoup plus grand qu’en Europe . Le faux nez , rouge qui plus est , était un élément très voyant de loin , donc efficace .

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Il est revenu en Europe, sans se généraliser dans un premier temps , cependant il s’installa de plus en plus sur le visage de nos clowns allemands devenus Augustes , et dont certains commençaient aussi à porter de grandes chaussures (probablement apportées pas les anglais ayant joué aux USA ) en se distinguant de plus en plus des clowns blancs au début du vingtième siècle .

Footit et Chocolat ne s’y étaient pas convertis ..

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Le nez rouge domina tout au long du vingtième siècle , qu’il soit faux ou qu’il soit peint .
Les Fratellinis présentent sans doute le plus bel échantillonnage de maquillage qu’on pouvait voir dans le genre .
De manière plus global  dès 1900 , le maquillage s’est individualisé  , mettant en relief la personnalité de chacun , plutôt que leur fonction de clown .

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Un peu plus tard, ceux qui , en solistes, ne portaient pas de faux nez, outre les clowns blancs , étaient les clowns dits “musicaux” tels que Grock ou Don Saunders …. qui , soi dit en passant , perpétuaient un feeling comique venu tout droit du siècle précèdent , un humour innocent qui faisaient appel à ce qu’il y a de plus pur en nous et qui n’est pas teinté d’individualisme .Ces clowns étaient notre famille .

unknown-7  Grock             c52a08f4c5dc3b30   Don Saunders

Le public faisait corps avec et aimaient ensemble , ces clowns à la fois victimes et souverains ,  qui le représentaient au plus profond d’eux mêmes .

………

Le siècle avançant , les nez se sont diversifiés : d’aucun en portaient des ronds , des carrés pendant que d’autres préféraient des nez plus pointus ou en trompette . Quelques exemples caractéristiques ci dessous … Il y en aurait beaucoup d’autres évidemment .

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Plus le siècle avancait et mis à part les grands noms toujours cités à juste titre en référence , comme Charlie Rivel (photo ci dessus centre), Zavatta , les Rudi Llatas , Alex et Francini , Charlie Caroli (ci dessus gauche) etc  , les clowns au Cirque    ne se parodiaient plus qu’eux mêmes , appauvrissant leur art “de l’intérieur” et répétant sans cesse leurs vieux sketchs ou ceux de leurs pères …
Ils s’étaient repliés sur leur histoire , leur héritage ,et s’éloignaient du public qui avait changé d’époque , se noyant dans des conventions de spectacle apparemment immuables mais qui manquaient tout simplement d’esprit innovant . Seuls , peut être , Les Colombaioni ont su mettre en valeur leur patrimoine artistique avec suffisamment de recul .

Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet mais Il faut tout de même savoir que d’autres clowns à l’époque , appelés comiques pour se distinguer de ce qu’il se passait au Cirque, agissaient sur des scènes de variétés ou de cabarets plus modernes , et continuaient à renouveler le genre . On ne parle pas du tout de ces gens dans les récits sur les clowns . Une lacune bizarre qui tendraient à ne cantonner cette forme de comédie qu’au Cirque et plus spécifiquement au cirque de l’entre deux guerres ou peu après . c’est oublier que le clown est avant tout une fonction , fonction poétique certes , mais une fonction néanmoins socialement indispensable . Quelques individus ont pris leur humour au sérieux et ont continué “à chercher” dans leur domaine .
Je pense plus particulièrement à un artiste de variété , un homme extraordinairement drôle que fut Charlie Chase . Véritable personnage clownesque , petit et rond , avec un chapeau haut de forme venu tout droit d’Alice au pays des Merveilles, et qui tournait sur scène tout en mangeant son costume . Il ne disait pas un mot mais le public se tordait de rire .  Il existe des films de son numéro sur youtube .

Chaz Chase ci dessous …

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Il est vrai que le cinema a kidnappé pas mal de comiques qui auraient été des clowns merveilleux  en “ live “.

Rares sont ceux qui ont fait les deux .

Revenons aux nez … Vers la fin du 20 ième siècle , disons à partir des années 1970 , les nouveaux clowns de spectacles vivants justement , quoique peu nombreux , se retrouvaient surtout dans la rue . Ils avaient repris l’humour là où le cirque l’avaient laissé tomber , à savoir à partir de l’invention du gag en repensant l’ensemble de leur métier .

Il fallait réinventer le public aussi . Les codes de spectacle devaient changer également . Les spectateurs étaient maintenant debouts sur le trottoir , il y avait du bruit , et les clowns de rue , sans maquillage , ou très peu , car il fallait se différencier des rôles dans le cirque et envoyer un message clair de renouveau au public , ces artistes devaient donc balancer du lourd  et  “sortir” d’eux mêmes encore plus que dans la piste , principalement pour des raisons acoustiques mais aussi de visibilité . On a dû se servir de pétards à l’instar des carnavals , on a dû grimper sur des facades , utiliser des porte-voix ou bien au contraire , être complètement silencieux , en mime , pour créer des grands contrastes avec l’environnement .

Quelques femmes sont descendues dans la rue , appuyées par les féministes parfois .

Mais le faux nez avait largement disparu des visages à cette période …
La documentation sur ce bouleversement artistique est également très pauvre , car tout avait été déployé pour en marginaliser les effets . Beaucoup voir la plupart des ces nouveaux clowns étant politiquement engagés et incorrects et la presse n’a jamais vraiment su comment en parler , et c’est encore le cas aujourd’hui d’ailleurs . Pour n’en citer que quelques uns ( mais ils n’étaient pas si nombreux ) les clowns pionniers qui ont marqué la rue étaient : Jango Edwards , Bustric , Tortell Poltrona , Leo Bassi , Laura Herts , Gustave Parking , Gardi Hutter , puis Peter Shubb Johnny Melville, David Shriner etc .. et aussi Les Licedei  avec Slava , dans un contexte beaucoup moins libre en Union soviétique .

images Laura Herts

unknown-6Jango Edwards

unknown-2 Leo Bassi revenu au nez rouge (après 30 ans )…

Je voudrais seulement ajouter qu’à l’époque , après un de mes spectacles de rue où tout le monde avait beaucoup ri , le délégué culturel d’une ville italienne m’a dit :” Ici, il n’y a que les prostituées qui travaillent dans la rue”. C’est dire ce qu’il fallait surmonter avant d’être perçue comme clown . Et pas seulement en Italie .
Cependant , de tout cela il reste un héritage extraordinaire pour les clowns actuels , et surtout un marché de travail . Par exemple , les clowns sans frontière créés par Tortell Poltrona mais aussi le rire médecin , furent des démarches “hors- cirque” inscrites dans cette même idée de fonction sociale retrouvée .
Les écoles aussi , après que les uns et les autres  clowns ou mimes aient imaginé des exercices pour transmettre un esprit comique plus contemporain , une comédie physique actualisée . Tous les stages d’aujourd’hui proviennent des quelques artistes de la fin du 20ième siècle … Un mixte de théâtre , de rue, et de cirque …
Les vieux clowns de Cirque traditionnel étaient en mal de transmettre un art qui ne pouvaient plus se perpétrer dans les mêmes conditions . Cela n’avaient plus de sens , ni d’avenir . Et leurs enfants le savaient …
Quelques exceptions cependant . Par exemple Dimitri le clown suisse , que nous avons perdu  en 2016 . Ce fut un des premiers à renouveler le genre à l’intérieur même du Cirque traditionnel . Il a ensuite créé sa propre école , et en étroite collaboration avec le Cirque Knie , il proposait de nouveaux sketchs , des nouvelles scènettes . Knie a eu la même démarche vis à vis de Gardi Hutter , qui se définit pourtant comme clown de théâtre .
Oleg Popov est aussi un  cas à part …. C’est un des rares artistes a s’être produit à l’ouest , en pleine guerre froide . Comme quoi le rire est quand même au dessus de tout . Quoiqu’il fut engagé par les cirques traditionnels  et qu’il portait un nez comme ses confrères du même milieu , son  attitude était plus théâtrale et il paraissait moderne , presque d’avant garde ,  alors qu’hors piste  la tendance des clowns modernes occidentales était d’abandonner  le port du nez pour les raisons évoquées plus haut ….
Gardi aussi , au théâtre , a un nez . Mais là c’est pour se distinguer des comédiens , et donner une clé supplémentaire aux spectateurs quant à son type de jeu . Son public n’aimait peut être plus le cirque , mais il voulait encore du clown .
Alors maintenant ce clown , on le retrouve  presque partout sauf dans la piste . Le Cirque contemporain l’en a quasi exclu . Ou bien il y figure comme décor … Il vit désormais au théâtre ou en centre culturel , souvent avec un nez rond , rouge plus ou moins foncé , et attaché avec un gros élastique autour de la tête .

Mais ce nez ne reflète pas sa personnalité , il est devenu un élément de l’uniforme clown , une sorte de souvenir du siècle passé tout comme au 19ième siècle , le clown s’était figé dans un costume en oubliant parfois d’être drôle … Historiquement c’est intéressant , artistiquement c’est moins signifiant . Il faut faire attention aux archétypes .

Comme toujours , ce ne sont que quelques noms qui  portent le clown au sommet de l’art .

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Pour conclure et par delà le nez , les clowns aujourd’hui très nombreux , doivent trouver un public et teinter leur discours de sens commun, de dénonciation , de contre-pouvoir humoristique indispensable aux uns et aux autres . Dans sa bulle de recherche  personnelle de bien ou de mal être  le clown risque de ne plus utile qu’à lui même , alors que la société n’a que lui pour diminuer et mettre en perspective la dangerosité des blagues que nous infligent d’autres clowns très puissants qui ,impunément , décident de ce que devient le monde.

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