Le 4 mars 2013 mourait Jérôme Savary … Je me demandai à cet époque pourquoi cela n’avait pas été une nouvelle plus importante dans notre monde artistique . Un peu plus d’un an plus tard , je me le demande encore . Je l’avais rencontré en 1982 , une histoire assez marrante d’ailleurs .

Le hasard des chemins m’avait permis de croiser beaucoup de saltimbanques de la troupe de Savary, ils étaient souvent les mêmes qui travaillaient au théâtre du Soleil … Plusieurs fois on m’avait suggéré de montrer  mon travail à Savary … Cela ne me tentait pas plus que ca : je me débrouillais bien toute seule et je ne me voyais pas dans une troupe plus théâtrale que circassienne autrement dit plus snob que populaire , c’était du moins comme cela que je voyais les choses à l’époque . Ca me gênait toujours de trouver des éléments de spectacles traditionnels (variétés, cirque) passés par le filtre cynique d’une relecture plus intellectuelle . Pendant des décennies, le nouveau cirque se faisait sur le dos des anciens (une moquerie en quelque sorte) et je n’y voyais pas d’intérêt . Une culture alternative ne pouvait pas signifier  se moquer éternellement « d’avant ».

En gros je pensais que Savary et son Magic Circus était l’épitôme de ces moqueries . Donc une sorte d’ennemi , puisque je pensais le plus grand bien de la sincérité des artistes de Cirque, même s’ils se démodaient  et ne s’en rendaient pas assez compte . Mon frère et moi-même avions largement entamé une démarche d’innovation de recherche, en allant vers le tout nouveau théâtre de rue .

Cette parenthèse refermée, je peux simplement dire que le théâtre du Soleil et ses comédiens merveilleux, toute la nouveauté de Mnouchkine, et les conseils de copains , me poussèrent vers Savary et je consentis à aller voir un de ses spectacles , enfin ! Contre toute attente, j’ai adoré .

J’y ai en fait vu quelqu’un qui jalousait (ou aimait) tout ce que « ma branche » de spectacle représentait . Mais il n’y avait pas eu accès enfant . Il y avait dans le travail de Savary une nostalgie d’une joie de vivre qui n’était plus . Il tentait sans cesse de la recouvrer, de la recréer et ce faisant il avait créé son propre univers joyeux . Je ne suis pas certaine qu’il ne l’ait jamais su …

Pour le rencontrer il fallait ruser . C’était une vedette énorme dans les années 80 . Une star internationale qui faisait la pluie et le beau temps à Avignon à Paris, partout … N’oublions pas qu’il fut directeur du Théâtre de Chaillot ainsi que de l’Opéra comique (son rêve en fait) . A l’époque où j’ai eu affaire avec lui, il avait ouvert un centre d’art dramatique un peu alternatif à Béziers. Je campai toute la nuit dans mon camion à l’entrée du centre pour ne pas manquer son arrivée le lendemain matin : je n’avais aucun rendez vous , rien , juste le tuyau qu’il était là pour quelques jours .

Je lui sautai littéralement dessus en le voyant sur le trottoir (vers 9 heures du matin) :

« Monsieur Savary, je m’appelle Joanna Bassi et je veux vous montrer mon spectacle » …

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En vérité je ne sais pas ce que je voulais . Sûrement pas faire partie de sa troupe . Peut-être que je voulais tout simplement lui faire voir quelque chose dont  il avait la nostalgie : j’étais certaine qu’il allait aimer , et ca me suffisait de lui montrer .

Il me regarda en se marrant : « Tout ca pour moi dit il ?!, attend, on va organiser ca … » et en moins de deux heures il avait réuni tous ces élèves et le personnel du centre , une cinquantaine de personnes en tout, et il  forma un public pour mon spectacle que j’eus le plaisir de jouer dans une atmosphère d’excitation un peu surréaliste . A la fin de la prestation (j’avais aussi dansé un Can Can) il fit un petit discours élogieux à mon égard avec des paroles du type : « Prenez en de la graine » et «  Ca c’est du spectacle » dirigées vers les élèves … J’étais parfaitement contente . Il m’invita au Festival d’Avignon la même année, me réservant un espace dans son chapiteau .

Oui … Savary était bien

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