Quelquepart sur une place en Italie

Quelquepart sur une place en Italie

“ Tu n’as pas peur de tourner comme ça toute seule ?”

Je levai la tête  et vis le beau  tzigane, bras croisés , debout entre ses deux  frères qui me regardaient en souriant .

« J’ai un revolver »  leur dis-je en montrant la cross du jouet que je tenais sous le siège de conducteur . Plutôt pas mal le jouet, mon frère s’en était servi dans un spectacle et on aurait dit un vrai .

Les trois mecs se regardèrent entre eux et avaient l’air d’approuver .  Je les connaissais,   vraiment lourds , cela faisait trois fois que je les avais remarqués dans le public : ils me suivaient , c’était clair .

Quelques jours auparavant j’avais  vu leur spectacle aussi : « les fils du vent » des violonistes extraordinaires, des roumains  tziganes, avec la musique dans le sang . Nous faisions tous partis d’un festival itinérant dans la grande région de Rimini et  je crois que cela a duré une semaine .

« Il faut arrêter de me suivre comme ca , j’en ai un peu marre… »

« Mais tu es comme nous avec ton violon ,  tu n’as qu’à venir , nous sommes une famille, nous sommes artistes  etc … »  s’en suivait toujours la même litanie des avantages  pour moi de rejoindre leur tribu .

« Non »

« Viens demain au camp, tu seras bien accueillie et puis nous avons des violons bla bla bla, le grand père voudrait te connaitre , bla bla bla »  ils ajoutaient  des mots tziganes au cas où je comprendrai : ils étaient  certains  que je cachais des origines égales aux leurs  .

Bizarrement un « OK d’accord je viens » s’échappa de ma bouche . Un truc instinctif . Je crois que je sentis que je devais voir leur chef  pour  tuer leur espoir dans l’œuf .

Le lendemain me voilà, violon à la main , devant un cercle de caravanes , avec des gosses qui courent partout et qui se marrent en me voyant .

Un des fils du vent vient à ma rencontre : Cochise en personne !

« Tu es venu, c’est bien, le grand père t’attend . »

Merde, pensai-je, qu’est ce que je fais ici ? Merde .

On me fit entrer dans la caravane du vieux . Mais il fallait d’abord passer  sous une sorte de  paravent où cinq ou six violons étaient alignés sur une table .

Le grand père , au milieu de ses coussins brodés, m’accueillit avec le sourire : « On m’a parlé de toi , tu as bien fait de venir … Tu vois comme on est bien là tous ensemble ? »

Nous échangions en Italien, mais nos  regards  en disaient plus long .

J’orientai immédiatement la conversation vers la musique et lui montrai mon violon . Il me dit : «  je te donne trois des miens contre celui-ci, va les regarder … » .

Après examen, je signale aux vieux que je ne suis pas intéressée . En souriant je lui explique que les six instruments valent moins que le mien .

Il était d’accord et je gagnai immédiatement des points .

« Je te donne n’importe quel de mes fils en plus , mais tu restes avec nous ! »

Il plaisantait bien ce monsieur …

Le repas fut merveilleux, nous avons beaucoup ri, parlé, les enfants étaient excités, les filles s’affairaient autour de moi, curieuses et intriguées de me voir traitée de la sorte , avec humour et  respect , comme faisant déjà partie de la famille . Pourtant, je n’étais rien, ni personne …

Après un dernier : « Tu ne les trouve pas beaux mes fils ? »  le vieux  me serra la main et je quittai son camp, heureuse et fière d’avoir fait  halte  à cette intersection  de l’amitié et de l’art qui laisse apparaître , ne serait-ce qu’un instant , la possibilité du bonheur . Puis les Fils du vent s’envolèrent et je ne les revis plus jamais ….

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