Comme s’il suffisait de quelques mots ,  mais racontons quand même …

Il l’est resté longtemps … jeune . Et puis quand il est devenu vieux (c’est lui qui a décidé du moment) il n’en était pas moins «  actuel » avec un engagement  intact pour la vie . Jusqu’au bout . Et il a également décidé quand c’en fut fini  . Bizarre d’ailleurs comme nous l’avons maintenu parmi nous sans sa participation . Ça l’a beaucoup amusé , il nous regardait nous affairer tout autour de sa personne, en spectateur  de la grande Finale dont il serait la vedette . Oui , bizarre . Il y eut comme une séparation entre son corps qui l’avait laissé tomber et son esprit qui jouait encore en racontant des blagues absurdes . Mais c’est une autre histoire .

Mo père (à 10 ans) devant sa caravane natale . 1933

Mon père (à 10 ans) devant sa caravane natale . 1933

Joueur, blagueur, jeune . Ce fut un papa marrant .

Avant de se marier, son objectif avait été de devenir le meilleur antipodiste (jongleur avec les pieds) du monde et il l’a atteint . Peu de gens peuvent dire qu’ils ont atteint leur but .

Le deuxième projet de papa était de fabriquer le bonheur, de sa famille d’abord et du reste du monde ensuite .  Mais revenons un peu en arrière : d’anciens artistes de cirque m’ont raconté comment il répétait tous les jours, jusqu’à dix heures d’entrainement  intensif quelques soient les conditions .

Au cirque, au théâtre, en piste ou  en coulisses, à l’hôtel, dehors, dedans  il se mettait dans son « appareil », sorte de fauteuil  renversé permettant de garder les jambes à la vertical . Il essaya de  jongler avec toutes les formes d’objet , perfectionnées sur les années , toujours à la recherche de l’originalité pour un numéro autrefois réservé aux chinois et à l’ esthétique extrême-orientale .

Leo Bassi senior dans son "appareil" Berlin 1969

Leo Bassi senior dans son “appareil” Berlin 1969

Mon père avait également  modernisé le genre, nouvelle musique, nouveau costume  d’une pièce, inspiré des vêtements d’astronaute   et des films de Science Fiction. Désormais le numéro d’antipodisme n’était plus un divertissement secondaire mais avait acquis  des lettres de noblesse en  devenant un numéro vedette qui  couronnait les programmes de cabarets  de luxe .

tournée Harlem Globe Trotter, 1963

tournée Harlem Globe Trotter, 1963

Typiquement influencé par ses tournées internationales  entamées après la guerre , Léo Bassi senior avait rapporté quelques recettes  « d’entertainer » des USA   . Il les mélangea au savoir faire de ma mère danseuse et comédienne, rencontrée en Angleterre .  Contrairement à la plupart des jongleurs  travaillant dans une bulle immuable  formaté depuis le 19ième siècle , le duo de mes parents  mettait  en avant leurs personnalités   proches du public , tout en maîtrisant une  technique  incroyable. C’est sans doute ce qui leur permit, dans les années 50 et 60 , d’être engagés  à plusieurs reprises à Las Vegas et egalement  six ans au Lido de Paris , scènes qui n’étaient pas encore considérées comme des  cabarets touristiques ou des musées du Music-hall  ,  mais bel et bien des lieux de prestiges pour des variétés modernes  . Plusieurs émissions de TV  sont également à l’ actif de Leo Bassi et June, en Angleterre France Allemagne USA  etc  etc …

Leo Bassi senior with Ed Sullivan , New York 1963

Leo Bassi senior with Ed Sullivan , New York 1963

Dans tout ça il ne faut pas oublier les voyages que cela représentaient, les émigrations  presque, les immigrations aussi, les intégrations  puisque nous restions souvent plusieurs mois sur place , et l’ensemble de ces déplacements permanents était conditionné par une série de réflexes  pour se sentir rapidement chez soi . Nous nous posions très vite : toute la famille et les valises et le « matériel » de spectacle  puis pendant longtemps,  les 30kg de livres scolaires de mon frère et moi-même  vu que nous étions scolarisés par correspondance .

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Les différentes langues de tous ces pays que nous traversions n’étaient jamais vraiment étrangères , car le mélange des nationalités était pratiqué depuis de nombreuses générations dans « le métier ».

Nous étions à l’aise à peu près partout et notre présence était largement justifiée par un échange éternellement positif avec  les différentes populations . Nous apportions l’amusement et on nous le rendait d’une façon ou d’une autre . Et puis mon père, grand bavard et curieux de nature, avait vite fait de trouver  des copains , commerçants, artisans , restaurateurs ou encore philatélistes  . D’une certaine manière , les collectionneurs de timbres  représentaient un véritable  réseau social international  et de nombreux artistes de cirque collectionnaient des timbres et les colportaient à travers les frontières pour les échanger . Ils pratiquaient  cela surtout pour le lien social engendré, lien  direct et immédiat . Nous n’êtions que des gens de passage alors il fallait faire vite car tout était provisoire hormis nos propres connaissances .

Encore un mot sur le vocabulaire de la famille , jargon incontournable  . Voici la liste non exhaustive  des paroles les plus usitées  :  shows, matinées, finales, loges (dressing room), scène, backstage, entracte, numéros , matériel (appareil,mirlitons, ballons) répétitions, costume , chaussons, rideaux…. et enfin le plus important , le mot  «  public » autrement dit « ils » , en anglais « they ».

-Comment sont- ils  ? How are they ? était une question courante dans notre univers artistique. Ça pouvait signifier le public du théâtre où on travaillait, comme toute la population du pays où se trouvait le théâtre .  Ce rapport  était tout ce que nous avions besoin de savoir et il était toujours juste , vu de la scène . C’est ainsi que les artistes internationaux ont des opinions globales sur le monde entier , toujours  vu de la scène .

Chez lui partout , Papa incarnait un bizarre mélange de malice et d’innocence . Maman raconte comment  mon père l’a présentée à Frank Sinatra lors d’une soirée de gala à Las Vegas . Il ne connaissait pas du tout Franck Sinatra mais en l’ introduisant à ma mère il a créé une situation dont le Chanteur ne pouvait  se sortir sans être aimable et souriant . Ils ont même trinqué ensemble .

Je me souviens aussi d’un retour de New York à l’aéroport d’Orly, où tous les passagers faisaient la queue devant les comptoirs de douane  . Mon père remarqua une porte grande ouverte  donnant sur le hall . Nous sommes allés directement de l’avion au taxi sans passer par les formalités pour nous simplifier l’existence, après tout nous n’avions rien à nous reprocher, on a le droit de voyager que je sache  ….

La philosophie familiale n’étaient jamais  d’enfreindre la loi, au contraire, nous étions rapidement conscients et respectueux de ce qui était légal dans les différents endroits visités , mais nous avions nos propres règles de vie , et de survie parfois . Ce qui, en quelque sorte , est une attitude commune aux différents  “gens du voyage” : tous se fixent un cadre social et moral exigeant , protecteur de liberté . Et ceux qui ne le font pas, trahissent le privilège de pouvoir inventer une vie compatible avec la plupart des autres .

A suivre…

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