Septembre , la Regata Storica . Certes les touristes étaient au rendez vous , ils le sont tous les jours à Venise , mais les organisateurs de cet événement culturel s’étaient scindés en deux , comme ce fut souvent le cas en Italie à cette époque . D’un côté « les traditionnels » : on ne touche à rien , on se déguise en habits renaissances , on vend un max de paninis et ca suffit . De l’autre , les « novateurs » : on y mêle un festival de théâtre de rue pour donner une touche moderne à tout ce bataclan  réveillant ainsi les jeunes italiens qui n’en pouvaient plus de voir la course de gondoles . J’arrivais de Londres , je le sentais dans mes bras , c’est loin quand même et mon camion n’était plus tout jeune . Mais j’étais au rendez vous : 7 heures du matin pour le traghetto qui allait m’emmener sur la place où je devais me produire . J’adore Venise , je l’avais visitée plusieurs fois , j’avais déjà travaillé à Mestre , mes parents s’étaient également produits sur le Lido, de l’autre côté de la Lagune . Petite , j’étais même tombée dans la flotte sur la piazza San Marco inondée . Bref , j’étais un peu chez moi …

Dans la brume , ils sont venus me chercher , j’entendais le bruit du moteur et soudain le bateau était là . On y a embarqué tout mon matériel , violons, accessoires, costumes, mon décor etc … Et nous partîmes . Une fois débarquée , les jeunes organisateurs me montrèrent l’endroit , tout près, sur une belle place devant une église où j’avais la possibilité de me changer une heure avant le spectacle : seul  problème je devais jouer à huit ou neuf heures du soir , pour correspondre à un circuit d’animations qui avait lieu dans toute la ville . Et il n’était que 7 h 30 du matin . Ils me dirent « ciao ! a sta serra » et partirent joyeusement s’occuper de mille autres choses . La brume se levait lentement . J’étais assise sur mon matos, seule , sur une place au beau milieu du ghetto , pas un chat . Ou plutôt si , un sur la droite , deux sur la gauche , cinq ou six devant et un tas d’autres derrière . Venise , à ces heures là devient  le royaume des félins . Même pas peur les chats … Ils sont venus voir ce que je fichais, puis ils ont décidé d’attendre avec moi . Durant toute cette journée , je n’ai pas quitté mon poste ,j’ai vu apparaître les premiers touristes . À priori ce n’est pas impressionnant , il y en a quelques dizaines d’abord, quelques centaines ensuite , et très rapidement ca devient des milliers et des milliers de gens , une marée humaine des toutes les couleurs . On me regardait avec mes chats , et par moment on me photographiait aussi . Ça devait marrant comme photo , parce qu’en gros je m’étais couchée pour dormir sur la place , sur un tas d’objets insensés que composait mon « décor » et bien sûr les chats s’étaient installés dessus aussi . Le flot de gens passait à quelques vingt mètres de moi . À un  moment , je demandai à un petit garçon d’aller me chercher un sandwich et à boire . Durant toute cette journée , deux ou trois personnes m’ont demandée ce que je faisais là … Vers !7h environ , quelqu’un est venu ouvrir l’église,

J’ai demandé à quelques gosses de surveiller mes affaires et je me suis changée derrière l’autel , car quelques vieilles étaient entrées pour prier . Elles m’ont vu ressortir en costume bariolé et complètement maquillée . Mais à Venise , on ne s’étonne plus de grand-chose .

Le spectacle a dû s’effectuer devant deux ou trois mille personnes, au bas mot . Deux heures plus tard , tout le monde avait disparu (sauf les chats que j’avais dans les pattes en bossant d’ailleurs) . Un silence incroyable était descendu sur la ville , et le brouillard aussi …

J’avais fini , j’avais tout replié , je m’étais rassise et j’étais au bord des larmes : j’avais réussi, j’avais tenu le coup depuis Londres et en plus ca a marché . Lorsqu’on travaille bien dans notre métier , on éprouve une jubilation comparable à celles de nos meilleurs noëls d’enfant .

Mais j’étais fatiguée … Et puis je croyais que les organisateurs m’avaient oubliée , c’était bien possible , après tout , nous étions en Italie . Minuit , une heure … Merde …

Je pleurais finalement à deux heures du matin . Et une sorte de délire s’empara de moi , j’entendais au loin une gondole , enfin une barque , pas de moteur mais une musique , au bandonéon je ne sais pas , il y avait des voix aussi , on chantait dans la brume , j’entendais aussi mon nom , chanté , une chorale scandant mon nom , la musique s’amplifia , percussions, fanfare joyeuse …Pendant cinq secondes je me suis dit que je rêvais peut-être , j’étais de toutes incapable de distinguer si je dormais ou non . Puis je me suis approchée du canal , je scrutais en direction du petit pont couvert de brume . Et puis ils sont apparus , entassés sur la belle gondole , bouteille à la main , du spumante bien sûr , souriants , glorieux , les clowns , les jongleurs, les cracheurs de feux  et je réalisai, car je l’avais un peu oublié que je n’étais pas seule au monde .