Mon frère et moi avions pris le bateau très tôt le matin . Le bras de mer qui nous séparait de la Tuquie devait mesurer une quinzaine de kilomètres . Nous avions travaillé la veille, un spectacle qui se terminait tard pour les grecs qui vivaient la nuit . C’était le temps de la dictature des généraux .

J’étais si fatiguée que je me suis endormie sur le moteur du bateau , un truc pourtant bruyant … Mais à 18 ans tu dors n’importe où sans penser pas à grand chose . Tu rêves beaucoup , tu es au paradis finalement et le monde t’appartient .

De Rhodos à Marmara sur un rafiot de pêcheur , le trajet a dû durer deux heures . Nous êtions embarqués avec deux ou trois suédoises , un ou deux turcs et le marin grec .
En fait nous n’êtions même pas certains de pouvoir retourner à Rhodos , les horaires étant fixés à la tête, et au nombre de têtes du ou des clients . On s’est donc mis d’accord entre nous , passagers et “capitaine” …. Celui-ci , de toute facon, repartait en Grèce pour la journée : il n’avait aucun désir de traîner sur la côte d’un pays avec lequel sa nation était officiellement en guerre . Chypre s’était enflammé .

Marmara était touristique … Il n’y avait personne mais c’était touristique . Je crois bien que Rhodes fournissait le seul apport d’étrangers à ce petit village maritime .

Nous marchâmes le long du tout petit port pour arriver sur la promenade du bord de mer :quelques facades de boutiques anciennes , couvertes de tapis, et peut être trois petits cafés .
Sur le pas de certaines portes , des hommes jouaient au backgammon .
Tout était blanc , comme dans toutes les îles de ce secteur … Seuls les tapis imposaient leur kaleidoscope .

Mon frère me tira par la manche et nous nous engouffrâmes , par un long tunnel de textile , chez un marchand . Notre parcours déboucha sur une vaste salle mais le contraste entre la lumère du soleil et l’obsurité du magasin me rendit aveugle pendant plusieurs minutes . Mes yeux s’ajustèrent, et je vis alors des centaines de tapis empilées, des tas inégaux en nombre en couleurs en tailles . Il y en avait au sol aux murs au plafond . Plus loin au fond , un gars était assis en tailleur sur une formidable montagne de marchandises . Il était habillé en costume traditionnel et souriait . Il avait l’habitude de voir la première réaction de ses clients se frottant les yeux et ca l’amusait . D’un geste de bienvenue, il nous invita à tout regarder dans le calme .

Nous sommes restés près de deux heures dans son magasin …. Le marchand nous avait offert le thé . Il expliquait plein de choses auxquelles nous ne comprenions rien et nous avons discuté sans se comprendre du tout . Mais cela n’avait aucune importance . Très vite pourtant je tenais à ce qu’il sache que nous n’allions pas acheter un tapis important … mais il le savait déjà . Tu parles ! Deux jeunes sans le sou, ça se reconnait tout de suite . Néanmoins il voulait nous garder chez lui , pour partager un moment , certainement pour apprendre encore de ces gens venus de loin et sans doute aussi nous permettre de rapporter une bonne impression de la Turquie . Comme j’ai aimé ces instants d’éternité …
Je me demande s’il est toujours possible de se sentir aussi innocent en voyageant . Être chez soi à l’étranger , sans peur , sans arrière pensée , sans contrainte . Être là , tout entier dans l’inconnu . En toute bonne conscience . Peut-être que ma mémoire a embelli ces souvenirs : et bien , tant mieux …
Puis nous avons marchandé . Très important le marchandage . C’est à ce moment là que tout se joue : au delà de l’individu , c’est une confrontation culturelle . Un prix juste , satisfaisant pour les deux partis , signifie qu’on se respecte . Cela se fait les yeux dans les yeux . On passe par la colère , le doute , le bluffe , et enfin le sourire .
Le minuscule tapis pour lequel j’ai payé quelques dollars , m’a accompagnée pendant des années . Il a longtemps symbolisé mon lien avec “un ailleurs” . Puis on me l’a piqué .
Je pense à tout cela maintenant , à l’heure des négociations pour l’entrée de la Turquie en Europe.

écrit en 2002

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