La Saint Sylvestre 1986 j’étais à table avec, en face de moi, Jean Louis Barrault, Madeleine Renaud et Eugène Ionesco au Théâtre du Rond Point . J’étais éblouie mais triste en même temps car Barrault venait d’annoncer que notre spectacle ne se poursuivrait plus au delà de la deuxième semaine de janvier . Ce fut sa dernière grande mise en scène .

Le vieux maître (il disait de lui-même : « appelez moi baromètre … ») avait invité toute sa troupe pour fêter la fin de l’année . Nous êtions une trentaine et c’était rare de partager quelquechose avec lui . On ne le croisait que quelques instants en coulisses juste avant d’entrer en scène , sinon il était à l’écart, inabordable . Madeleine et lui se retrouvait tous les soirs pour dîner en bas, au restaurant du Rond Point, deux heures avant le spectacle .

Un soir il m’appela à leur table : « Madeleine je te présente notre nouvelle petite (on était  tous ses petits), tu sais , celle qui …etc… » «  Ah, c’est bien possible dit-elle, mais je ne l’ai absolument pas remarquée, pourtant j’ai vu le spectacle plusieurs fois.. » … Oui, elle était comme ca Madeleine, même à 90 ans passés … Et lui de me faire des clins d’oeil et de mettre son doigt sur la bouche … Quel couple … Je ne me lassais pas de les observer .

Un soir, au cours de la représentation , en coulisse côté cour, Barrault qui faisait toujours mine de se concentrer  mais qui en fait dormait, me demanda : «  Qu’est ce que je dis là, quand Arlequin entre, qu’est ce que je dis ? C’est quoi ma première réplique ?» Et moi , désespérée de retrouver mes  mots , de répondre : «  Mais j’en sais rien moi, j’ai du mal à retenir mon propre texte , je ne connais pas le vôtre ! » Il fit mine de me frapper et cria : «  Tu ne sers à rien !! » … Je riais en permanence de son attitude unique …

Un autre soir il traversa les 25 mètres qui nous séparait sur scène pour me dire à voix haute et en pleine représentation , qu’il m’avait vu embrasser un des danseurs …

Il a tant et si bien fait pendant ces quelques mois  que j’ai passé dans sa troupe que j’ai même dû lui donner une baffe , par réflexe et sans rancune … Il  a su apprécier .

Le soir de cette fête donc, la directrice du théâtre me demanda si cela me ferait plaisir de partager la table des vieux . Tu parles que oui ! J’y suis allée non sans avoir chipé une bouteille de Champagne en passant par le buffet , et c’est ainsi que je me retrouvais il y a 20 ans, assise à côté de ces monuments du théâtre francais . Un privilège auquel je repense souvent . Madeleine avec ses lunettes de soleil, Barrault , espiègle comme à son habitude et Ionesco  parfaitement silencieux , regardant à droite et à gauche comme un monsieur qui attendait encore quelquechose ou quelqu’un  … qui ne viendrait pas …

Je leur ai fait le coup de la bouteille de Champagne en équilibre sur le front … Ils ont applaudi .