À chacune de mes visites , la situation était toujours la même : il était assis sur son canapé , au bout de son immense salon . Je suis certaine que ce salon ne me paraitrait pas si vaste aujourd’hui , mais il en est ainsi dans mon souvenir …

Le grand  généticien russe était un passage obligé . Si je voulais parler à mon amie, sa fille, je devais d’abord lui présenter mes hommages . Ca ne m’était pas du tout désagréable même si  cette obligation me paraissait bizarre, d’une autre époque ,  d’un autre monde même .

La rencontre se transformait d’ailleurs en une conversation passionnante, une sorte de pièce en plusieurs actes où les rires fusaient souvent , d’une part parce qu’il aimait entendre mes histoires de voyage, d’autre part parce que ses remarques étaient si subtiles et si intelligentes que je ne me lassais pas de les provoquer .

En fait nous jouions ensemble .

J’adorais son accent … Et puis il était de ceux dont on tombe facilement amoureuse à cause de … je ne sais pas … l’humour …. Le calme … peut-être , le savoir …

Quel privilège d’avoir passé ainsi quelques moments d’adolescence en compagnie de ce génie de charme, tout en longueur et tout en nonchalance aussi .

Parfois , un verre de whiskey à la main , il expliquait lentement comment il était venu de Russie, comment il avait échappé à l’holocauste ou comment il découvrit l’ADN …Selon les thèmes abordés , les mots trainaient , restaient en suspens . Je me transformais alors en éponge . J’absorbais avec gratitude .

Les temps de silence ressemblaient à de la méditation .

Sa fille , campée sur le bras d’un fauteuil , écoutait sans rien dire . Sa compagne , modeste et admirative était  à côté de lui dans le canapé. Moi j’étais en face , tour à tour parterre, les jambes en tailleur, sur le tapis , ou bien debout pour mimer mes anecdotes .

Cette joie de me raconter à une oreille aussi attentive m’envahit encore … C’est ce dont je me souviens le mieux , ma joie , mon honneur . Et l’harmonie de ces instants d’échange .

Un soir il y eut un couac . Quelque chose de grave et de disproportionnée …

Nous nous disputâmes et je ne l’ai plus jamais revu .

Ce fut ma véritable entrée dans le monde des adultes . Il n’avait eu aucun égard vis-à-vis de mon âge , de mon inexpérience . Ma franchise l’avait blessé comme si j’avais été un vieux bonhomme qui l’insultait délibérément alors que je ne cherchais que des réponses, déguisées en affirmation . Il me rendit entièrement responsable de mes opinions non abouties . Et je pensais qu’il le savait . Il s’agissait d’un véritable conflit de génération , redoutable, insurmontable et probablement inévitable . Nous avions tous deux enfreint les règles du jeu  mais c’était lui qui les avais établies…

J’en fus réellement choquée et ne sachant pas contourner le problème je décidai de ne plus mettre les pieds dans sa maison . Mon amie , sa fille , comprit ma position et nous n’en avons plus jamais discuté entre nous .

On dit que la vie peut  éloigner les uns des autres, mais je dus me séparer d’ un bout de la mienne, à jamais ancrée chez eux .

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